Published On: jeu, Fév 15th, 2018

Pourquoi la Tunisie est sur la liste noire de l’UE

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Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), Chedly Ayari, sera auditionné ce matin une dernière fois par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), avant de passer le témoin à son successeur, Marouane Abbassi, censé obtenir la confiance de l’ARP dans la même après-midi.
Ayari est le premier responsable à payer les frais des mauvaises notes obtenues ces dernières semaines par la Tunisie en matière de combat du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme. Ayari a été nommé à la tête de la BCT le 24 juillet 2012, au temps de la gouvernance de la troika, dirigée par les islamistes d’Ennahdha. Il a conservé le poste après la venue de Béji Caïd Essebsi et Nidaa Tounes au pouvoir.

Les soupçons concernant la mollesse de la législation tunisienne en matière de lutte contre le financement du terrorisme ne datent pas d’aujourd’hui. Déjà, le ministre Kamel Jendoubi, le ministre auprès du chef de gouvernement Habib Essid, chargé des Relations avec les institutions constitutionnelles et la société civile et des Droits de l’homme, a révélé en 2015 et 2016 qu’il y avait 157 associations suspectées de «financement du terrorisme et d’envoi de jeunes dans les zones de conflits». Jendoubi avait alors demandé, en vain, l’interdiction de ces associations.

En effet, même les quatre, qui avaient été provisoirement suspendues, ont repris leurs activités, faute de décision de la justice allant dans leur dissolution. «Derrière ce flottement, il faut chercher les salafistes et les islamistes d’Ennahdha, très présents dans la magistrature», confie à El Watan Sami Tahri, le porte-parole de la puissante centrale syndicale UGTT. Selon lui, Ennahdha a encouragé la création de ces associations et ne veut pas de leur dissolution car elles «constituent l’arrière-garde de la pensée islamo-conservatrice».

Le Groupe d’action financière (GAFI) avait déjà reproché à la Tunisie de ne pas appliquer ses lignes de conduite en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. Néanmoins, remarque le député Mustapha Ben Ahmed, des doutes sont permis sur l’application de ces normes à tout le monde de manière équitable, si l’on sait que l’Arabie et le Qatar sont membres du GAFI et ne sont pas épinglés sur la liste des pays suspects en matière de financement du terrorisme.

Cela ne veut pas dire, poursuit-il, que la Tunisie en est l’exemple, loin de là. La gouvernance de la troïka en 2012/2013 a permis à plusieurs associations douteuses de s’implanter en Tunisie, toujours selon le même député. Les gouvernements suivants n’ont pas épuré le terrain dans la mesure que les islamistes n’ayant jamais perdu leur influence dans la décision.

Mollesse et laisser-aller

Si Chedly Ayari va tomber et que Marouane Abbassi va prendre sa place, cela ne veut nullement dire que la lutte contre le blanchiment d’argent va systématiquement s’améliorer. Tout dépendra des réformes mises en place. Déjà, le fait de découvrir un réseau de trafic de devises au sein même de l’institut tunisien d’émission, c’est un bon point à l’actif des réformes, surtout si l’on sait que ce trafic se poursuit depuis 2011 et a concerné plus de 60 millions d’euros.

Le porte-parole du tribunal de première instance et du pôle judiciaire financier, Soufiane Selliti, a annoncé aux médias que le juge d’instruction avait décidé d’émettre un mandat de dépôt contre deux cadres de la Banque centrale de Tunisie, parmi cinq suspects arrêtés.

Maintenant, et si l’on juge à travers le communiqué du parti islamiste d’Ennahdha suite à la décision de l’UE condamnant cette disposition, ce sont les tiraillements politiques qui vont déterminer l’avenir de ces associations douteuses et de la politique de la Tunisie en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. La réaction des islamistes a même provoqué une réponse de la part de l’ambassadeur de l’UE en Tunisie, Patrice Bergamini, interloqué de voir les «Frères musulmans» demander à l’UE de revenir sur sa décision. 

«Est-ce qu’on me demande ce soir, à moi, représentant l’Union européenne, de cesser de dire que la Tunisie est une alliée dans la lutte contre le terrorisme et qu’elle peut, avec l’aide de l’Europe, faire plus et mieux ?» s’interroge-t-il sur la chaîne Al Hiwar Tounsi. Le pouvoir en Tunisie se trouve face à une équation très complexe.
 

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