Published On: mer, Août 2nd, 2017

«Le vent souffle dans la direction du maréchal Khalifa Haftar»

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Le président français, Emmanuel Macron, a réuni, le 25 juillet, à la Celle-Saint-Cloud, Fayez Al Sarraj, le chef du gouvernement d’union nationale, et le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen. Aucun texte n’a été signé lors de cette rencontre mais, pour la première fois, les deux hommes se sont mis d’accord sur un cessez-le-feu et sur la tenue d’élections au printemps 2018. Fayez Al Sarraj et Khalifa Haftar respecteront-ils leurs engagements ? Les puissantes milices de Misrata et de Tripoli, pour qui Haftar représente le régime «kadhafiste haï», accepteront-elles cet accord ? C’est à ces lancinantes questions que tente de répondre Jalel Harchaoui, qui prépare actuellement une thèse sur la dimension internationale du conflit libyen. Pour les besoins de ses recherches, Jalel Harchaoui se rend régulièrement en Libye.
Le président français, Emmanuel Macron, a pris l’initiative de réunir, le 25 juillet, à la Celle- Saint-Cloud, le président du Conseil présidentiel libyen, Fayez Al Sarraj, et le commandant en chef de l’Armée nationale libyenne (ANL).

A l’issue de cette réunion, les deux principaux protagonistes de la crise libyenne ont agréé une déclaration en dix points, reprenant globalement les fondamentaux de l’accord politique inter-libyen de décembre 2015. Où réside, selon vous, l’intérêt de cette initiative ?

Qu’apporte-t-elle de nouveau par rapport aux précédentes initiatives de paix menées, par exemple, par les pays voisins de la Libye ?

Comme pour chaque initiative diplomatique, il convient de regarder non seulement la substance mais aussi le format de l’initiative Macron-Le Drian sur le dossier libyen. Dans ce cas précis, je pense que la substance est frêle, voire absente — en revanche le format, la façon dont la France s’y est prise donnent une signification importante à cet accord du 25 juillet. Je dis cela parce que la démarche diplomatique de Paris était presque identique à celle, au début de mai 2017, lancée par Abu Dhabi et Le Caire.

Ces derniers avaient déjà fait se rencontrer Al Sarraj et Haftar, en excluant les autres factions politiques libyennes, notamment le gouvernement de Salut national de Khalifa Ghweil. Comparée à l’initiative émirienne, celle de la Celle-Saint-Cloud est une version plus affirmée, plus visible et sous l’égide cette fois-ci d’une grande puissance occidentale.

Mais l’idée est la même que celle des Emirats arabes unis le 2 mai : (a) enterrer l’esprit de Skhirat, à savoir le principe d’inclusion ; (b) reconnaître implicitement que le GNA et Al Sarraj ont échoué sur le terrain ; et (c) octroyer une légitimité politique et internationale accrue au camp de Khalifa Haftar. Si l’on accepte que ce sont là les vrais objectifs du président Macron, alors le 25 juillet est certes un net succès.

Le président de la Chambre des représentants et le commandant de l’ANL iront-ils dans le sens des orientations de la déclaration de la Celle-Saint-Cloud alors qu’ils n’ont pas cessé de rejeter l’accord politique interlibyen (cela du moins dans sa forme actuelle) ?

Dans l’immédiat, il ne faut pas s’attendre à une avancée concrète, sérieuse, réelle vers la paix ou la stabilité dans l’Ouest libyen. Prenez par exemple le cessez-le-feu : il exclut les opérations à l’encontre de groupes considérés comme terroristes. La rhétorique de Khalifa Haftar consiste justement — depuis plus de trois ans — à considérer tout ennemi politique comme un groupe terroriste.

Cela signifie concrètement que les accords parisiens laissent à Haftar «l’option» d’employer la force contre tout adversaire politique qu’il souhaite désigner comme nécessitant une action militaire. Haftar a déjà indiqué explicitement que cela incluait les Frères musulmans, les anciens membres du GICL (El Jamaa El Mouqatilah) fidèles à Abdelhakim Belhadj, et autres «extrémistes», selon Haftar. Le camp de l’Est libyen n’aura pas grand mal à honorer les accords de Paris, puisque ces derniers exigent peu de lui de façon tangible. La pression est sur Fayez Al Sarraj.
 

Selon vous, sous quelles conditions le maréchal Haftar et ses soutiens politiques libyens et étrangers accepteront de s’engager dans un processus de réconciliation nationale ? Quelles sont les ambitions de Haftar ?

Que dit Haftar à chaque discours, chaque interview ? Il dit de façon très cohérente depuis 2014 qu’il ne croit qu’en une solution militaire, pas à une solution politique. Que dit-il d’autre ? Depuis juin 2014, il dit de façon très claire qu’il souhaite gouverner l’ensemble de la Libye, qu’il souhaite devenir président.

Lorsque la France octroie plus de légitimité et plus de reconnaissance internationale à Haftar, eh bien ce sont ces aspirations qu’elle soutient. Continuation de la campagne militaire commencée le 18 mai 2014 (opération «Karama») et poursuite de la présidence par Khalifa Haftar sur l’ensemble de la Libye. Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Je dis que de nombreux acteurs internationaux privilégient l’opération «Karama». La Celle-Saint-Cloud est un pas de plus vers un affichage un peu plus franc de cette réalité géopolitique au plan international. Le vent souffle dans la direction de Khalifa Haftar.

Pensez-vous qu’il soit possible, dans l’état actuel des choses, de tenir des élections générales en Libye dans 7 ou 8 mois ?

Organiser des élections légitimes, crédibles à travers l’ensemble du territoire libyen n’est pas impossible, mais cela va constituer un exercice très incertain, ne serait-ce que pour des raisons logistiques et sécuritaires. Remarquez qu’aucune date précise n’est annoncée encore, détail important dans le domaine électoral. (L’horizon février-mars 2018 est mentionné ici et là depuis plus de six mois déjà.) Personnellement, je resterai circonspect.

Et même si par miracle des élections ont lieu dans des conditions correctes en mars 2018, pensez-vous que le lendemain matin, les groupes armés les moins populaires vont soudainement dire : «Ah d’accord, très bien, nous déposons les armes ?»

Khalifa Haftar n’a jamais caché son aversion pour les partis islamistes qui gravitent autour de la galaxie des Frères musulmans (le PJC a d’ailleurs dénoncé la rencontre de Paris). Est-il possible d’exclure du jeu politique libyen de tels partis, sachant qu’ils constituent actuellement la base politique du GNA ?

Les pourparlers de la Celle-Saint-Cloud ont ignoré le PJC mais aussi d’autres factions libyennes, dont des groupes bien plus importants encore sur le plan militaire. Refuser de parler à des groupes militairement robustes, c’est inviter des affrontements par la force dans le futur.

Les Libyens tiennent régulièrement l’«étranger» pour responsable de l’impasse politico-militaire dans laquelle se trouve leur pays depuis 2011. Cet argument tient-il ? En quoi par exemple des pays comme l’Egypte, la Turquie, le Qatar ou les Emirats arabes unis influent-ils sur le cours des choses ?

Non, cet argument ne tient pas. Il serait tout à fait faux d’affirmer que la Libye est simplement une victime d’acteurs étrangers. Les élites libyennes sont pour une très grande part responsables de la tragédie que connaît leur pays depuis plusieurs années maintenant.

Cela étant dit, il convient de reconnaître aussi que près d’une douzaine d’Etats étrangers interfèrent — en violation du droit international d’ailleurs — dans les affaires libyennes depuis six ans. Chaque Etat qui interfère est sincèrement convaincu d’avoir des raisons légitimes de faire ce qu’il fait en Libye. Mais la somme totale de toutes ces actions étatiques disjointes et souvent contradictoires, partisanes, eh bien cela, dans son ensemble, contribue in fine à prolonger la guerre civile et l’anarchie en Libye. Même l’Italie et la France — deux membres de l’Union européenne — soutiennent des camps opposés en Libye ! Je ne parle même pas des rivalités Egypte contre Turquie ou Emirats contre Qatar…

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