Published On: mer, Août 2nd, 2017

Le film de Karim Moussaoui est aussi une saga historique

Share This
Tags

«J’aurais pu enchevêtrer les histoires les unes dans les autres, un procédé déjà utilisé par plusieurs cinéastes, mais c’est mon choix», a répliqué Karim Moussaoui à ceux qui reprochent à son film d’avoir aligné des histoires qui auraient très bien pu être autant de courts métrages indépendants. Dans son film En attendant les hirondelles, pour passer d’une histoire singulière à une autre, le lien se fait par le truchement de petites séquences intermédiaires, où le personnage de l’une rencontre souvent de manière inattendue  le personnage de l’autre, et c’est ainsi que le lien s’établit. C’est à peu près comme un coureur du quatre fois 100 ou 400 m, qui passe le relais à son camarade pour continuer la course. Justement et vu sous un certain angle, c’est ce respect strict de la chronologie (c’est-à-dire qu’une fois qu’une histoire est finie on n’y revient plus, même si un personnage de la première peut faire intrusion dans la troisième) qui donne tout son sens au film et qui, contrairement à ce qu’on pourrait supposer,  lui donne aussi son unité. Le film, d’une certaine façon, volontairement ou pas, déroule sous nos yeux et dans l’ordre la période des années 1970, celle des années 1980, celle des années 1990 et même celle des années 2000.

En effet, le personnage (rôle attribué à Mohamed Djouhri) de la première partie, appelons-là ainsi, a beau être un promoteur immobilier d’aujourd’hui, avec tout ce que cela suppose comme pratiques, son intimité nous renvoie symboliquement à une période de l’histoire de l’Algérie. La maison de son ex-femme contient des livres à profusion.

«Pourquoi tu ne mets pas de l’ordre dans ces livres ?», lui suggère-t-il d’ailleurs. Si on considère que dans une œuvre d’art rien n’est laissé au hasard, cette séquence à laquelle il faut adjoindre la tenue vestimentaire portée par Sonia qui campe le rôle (jupe relativement courte et cheveux au vent) est fortement chargée de sens. Dans les années 1970, on avait beau parler de pénuries de tous genres,  une chose faisait l’unanimité : il n’y avait pas  de pénurie de culture en général et de livres en particulier. Les débats étaient orientés vers le progrès. En parallèle, elle contient aussi ces zones d’ombre et c’est ce que symbolise peut être la scène de violence nocturne qui ne laisse aucune trace le lendemain. Le personnage est témoin de la bastonnade, peut être même à mort, d’un homme, mais hésite à aller prévenir la police et c’est pour symboliser tout ce que les gens savaient tout bas mais ne pouvaient pas dire tout haut. Les plans fixes sur des carcasses d’immeubles en chantier peuvent très bien s’apparenter au chantier des tâches d’édification nationale, qui ont caractérisé ces années-là (voir le film Tahya ya Didou de Mohamed Zinet). C’est  au même titre que le projet réel de démocratisation de l’enseignement pour former une élite nationale, qui, lui aussi, n’a pas été mené à son terme, et c’est ce qui ressort du fait que le fils hésite à poursuivre ses études avant de subir un accident.

Quand on passe le relais au jeune chauffeur  (rôle attribué à Mehdi Ramdani) qui doit transporter une famille d’Alger à Biskra, on est, et toujours vu sous cet angle, transposé symboliquement dans l’ambiance des années 1980. D’abord le port du hidjab, qui commençait à se généraliser, comme pour signifier le début de l’islamisme, puis le raï qui, des bas-fonds allait désormais lui aussi se transposer sur la scène publique en lui donnant plus de visibilité.

Ce n’est pas un hasard si le film fait appel de manière exagérée à la chanson Ya Zina de Raïna raï, car cela a été un succès typique des années 1980 auprès des jeunes. La fille porte le hidjab, mais l’enlève pour danser, etc. Ce sont les paradoxes de toute une société qui cherchait ses repères. Auparavant, alors que la famille était en route, on peut considérer à première vue que la scène relativement longue où la fille demande au conducteur de s’arrêter pour aller faire ses besoins paraît inutile, mais peut être pas tant que cela. Cette parenthèse mise à part, les années 1980 sont par ailleurs caractérisées par l’apparition sur la scène publique de la revendication concernant la langue amazighe, ce que le réalisateur n’omet pas d’inclure dans cette partie du film et la séquence du dialogue qui se déroule dans cette partie de l’Algérie, c’est-à-dire en dehors de la Kabylie,  se passe de tout commentaire.  Bref, le relais passe ensuite à la décennie 1990, caractérisée par le personnage de la femme violée par les terroristes. Supposé avoir été kidnappé en tant que médecin, le personnage central dont le rôle est campé par Hassan Kechich, est confronté à cette situation en tant qu’ancien témoin d’une scène face à laquelle il était impuissant et il vit un dilemme lorsque la femme (rôle tenu par Nadia Kaci) lui demande au présent de donner son nom à l’enfant qu’elle a ramené avec elle.

C’est comme si le réalisateur voulait signifier que personne ne veut, ou alors qu’il est difficile d’assumer les conséquences de la tragédie de la décennie noire, dont la laideur est sans doute symbolisée par l’image du bidonville.  En contre-partie, la scène du mariage dans un grand hôtel et celle où il rentre dans un magasin bourré de produits de consommation, renvoie à une certaine opulence relative qui a caractérisé les années 2000 avec le retour de la sécurité et la montée des prix du pétrole. Là aussi, une séquence montre le personnage rentrer et sortir des toilettes et on se demande à quoi elle sert. Quoiqu’il en soit, à la fin, la caméra suit de face un personnage nouveau supposé être le frère de la victime du terrorisme, mais on ne sait pas où il va. C’est le relais vers une autre histoire, mais la décennie n’est pas encore achevée !  
 

This content is created from http://www.elwatan.com/culture/le-film-de-karim-moussaoui-est-aussi-une-saga-historique-30-07-2017-350035_113.php with Octolooks Scrapes

http://www.elwatan.com/culture/le-film-de-karim-moussaoui-est-aussi-une-saga-historique-30-07-2017-350035_113.php

This content is created from http://www.elwatan.com/culture/le-film-de-karim-moussaoui-est-aussi-une-saga-historique-30-07-2017-350035_113.php with Octolooks Scrapes

About the Author

-

Leave a comment

XHTML: You can use these html tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

%d blogueurs aiment cette page :