Published On: jeu, Fév 15th, 2018

«L’Algérie est riche autant de sa musique que de son pétrole»

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Musicien, compositeur, arrangeur et metteur en scène, Safy Boutella est surtout connu pour avoir sorti le raï de l’underground où il végétait, pour lui offrir un habillage universel et une audience internationale.

C’est déjà une sacrée référence, mais on ne saurait pour autant le réduire à ce haut fait d’armes tant sa carte de visite est riche et variée. Perfectionniste, amoureux fou de son art et touche-à-tout de génie, il est sans doute celui qui incarne le mieux ce creuset où se métamorphosent la tradition et la création, mieux encore : la transgression, un mot qu’il affectionne particulièrement, pour tracer de nouvelles routes et de nouvelles roots.

Dans cet entretien qu’il a bien voulu accorder à El Watan, Safy Boutella nous parle de ses projets et livre sa vision des nouvelles tendances musicales en Algérie.
Safy Boutella, vous êtes l’une des références musicales de ce pays. Vous êtes en ce moment en Algérie pour préparer de grands projets musicaux, mais vous avez toujours eu un pied en Algérie et l’autre ailleurs. N’est-ce pas ?

Le fait de vivre ou de ne pas vivre en Algérie est en effet un point important. Cela demeure une problématique chez nous, un tabou, car ceux qui vivent ou travaillent ailleurs sont souvent considérés comme ayant abandonné le navire. Or, si comme moi, on a une conscience énorme de son pays, peu importe où l’on stationne, pourvu qu’on lui soit utile. Sans compter que la distance est souvent un atout. Alors, que je vive en Algérie, en France, en Angleterre, aux USA, à Vancouver ou à Tokyo, n’a aucune importance. D’autant qu’aujourd’hui, la musique peut se faire partout.

Vous avez mené récemment des expériences musicales assez originales…

Depuis longtemps, je voulais travailler avec la jeune scène musicale algérienne. Je voulais pouvoir échanger et partager avec elle, alors j’ai créé le projet Pluriels. L’idée étant d’aller à la découverte de jeunes chanteurs à travers toutes les régions du pays comme dans un road-movie. Je leur ai demandé de me donner une de leur chanson pour que je l’arrange. Le seul mot d’ordre était qu’ils devaient faire quelque chose de nouveau, d’inventif et de créatif. C’était une très belle expérience et une initiative généreuse pour tout le monde. J’ai découvert des talents. Quoi qu’on fasse, il y a toujours un original, quelqu’un qui va sortir des sentiers battus.

Et ça c’est le cadeau que te fait la vie. Les jeunes sont là, ils ont un cœur et un cerveau et ils font des choses extraordinaires. J’étais à mille lieues d’imaginer l’univers musical de ces jeunes. Et grâce à la société Allégorie, nous avons pu filmer ces rencontres qui ont été diffusées sur les réseaux sociaux et le seront bientôt à la télévision. J’ai ensuite été contacté par Wellcom Advertising pour le projet international Coke Studio, qui consistait à réarranger des chansons traditionnelles et à les faire interpréter par un ancien et un jeune. C’était pour moi un magnifique terrain de transgression. Là encore, cette aventure a été filmée et diffusée à la télévision.

La transgression est un maître mot de vos créations…

Il y aura toujours des gardiens du temple pour perpétuer les traditions. Et c’est important. Tout comme il est impératif et inévitable de les transgresser, d’en apporter une nouvelle lecture. Car transgresser permet de présenter à nouveau le patrimoine et de l’inscrire dans un processus vivant. C’est par exemple ce que j’ai fait avec le raï, pour l’orienter vers l’universel, pour qu’il s’ouvre. Il ne s’agit pas seulement d’y injecter des guitares électriques, il est surtout question de proposer des idées, d’autres perspectives, en un mot : de l’audace.

Traiter des musiques avec de l’audace, cela veut dire aller dans des zones qui ne sont pas admises ou envisageables en règle générale. Il faut en prendre le risque. Pour redonner du sens, il faut tout casser. Sortir du ronron, sinon à quoi sert la jeunesse ? Il ne faut pas avoir peur d’aller plus loin que les maîtres, ou les ancêtres, tout en respectant leur âme. C’est notamment ce que j’ai voulu faire dans le cadre de Coke Studio.

Justement, c’est ce regard que vous posez sur la musique algérienne qui nous intéresse vous qui êtes un artiste et un créateur qui transcende les générations…

Quoi qu’on fasse, les jeunes feront toujours des choses nouvelles. On l’oublie souvent, mais nos jeunes ne sont pas moins vivants que les autres. Le problème est qu’ils manquent cruellement d’encouragements. Heureusement qu’il existe des productions comme Pluriels et Coke Studios pour faire avancer les choses et libérer les gens. Il faut créer, c’est tout, laisser les graines germer.

Safy Boutella, il y a un énorme potentiel en Algérie, n’est-ce pas ? Vous êtes aux premières loges pour en parler. Dommage, peut-être qu’il n’y a pas assez de perspectives pour ces jeunes…

C’est bien beau de travailler ponctuellement avec ces jeunes, mais il faut aussi leur offrir des perspectives pour les aider à aller plus loin. On revient toujours à la même problématique, celle de l’absence d’une industrie musicale en Algérie et surtout de structures de formation adaptées.

Justement, vous proposez un projet d’école. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de doter l’Algérie d’une école diplômante de musique pour permettre à des élèves du monde entier de se croiser, d’échanger, d’apprendre…. en vue d’acquérir une approche professionnelle.

Nous avons une position centrale qui peut permettre à des Africains, des Américains, des Orientaux ou des Européens de venir apprendre le chaâbi ou le raï, la musique africaine, ou le jazz, la samba ou la musique targuie. Cela ouvrirait des perspectives et donnerait un coup de projecteur sur le pays, ce qui irait de pair avec une politique touristique. Il faut que nous nous ouvrions sur le monde et que nous donnions au monde l’envie de venir nous rencontrer.

Or, je constate tout de même que trop peu d’artistes internationaux se rendent en Algérie, ou y sont invités. Il faut promouvoir notre pays et cela passe en premier lieu par la culture qui induit l’art de vivre… Ce qui suppose de reconquérir une aptitude au bonheur… Et c’est l’affaire de tous, des entreprises publiques et privées et des citoyens eux-mêmes. Il s’agit d’un projet global, généreux.

Il se murmure que vous préparez de grands projets, pouvez-vous nous en parler ?

Je ne voudrais pas trop m’avancer sur des projets qui ne sont pas encore concrétisés. Mais il est vrai que j’ai proposé, il y a quelque temps déjà, au ministère de la Culture, une création symphonique pour l’Opéra d’Alger. De même, j’ai été sollicité pour créer le spectacle d’ouverture des Jeux africains qui se dérouleront à Alger en juillet prochain.

Quel regard porte Safy Boutella sur la musique algérienne à travers toutes ses influences  ?

Je pense que nous sommes riches de la musique algérienne autant que nous le sommes du gaz et du pétrole. Il y en a partout. C’est une source intarissable. Il faut juste savoir exploiter cet incroyable potentiel de talents, mais je le répète, cela passe par de la formation, sinon ce sera du gâchis. Et puis, il serait intéressant que la musique algérienne ne se résume pas que à la chanson. J’accorde beaucoup d’importance à la musique instrumentale et au jazz, qui sont des genres transgressifs. J’invite les jeunes artistes algériens à s’engager aussi dans cette voie, car je sais qu’ils auront beaucoup à apporter.

Si tu devais choisir une chanson, parmi toutes celles que tu as arrangées, dont tu es le plus fier, laquelle serait-elle ?

J’aime bien justement la façon transgressive dont j’ai arrangé Youm El Djamaâ, qui est une chanson sacrée du répertoire. J’aime aussi les arrangements que j’ai faits pour le prochain album de Taous Arhab qui va bientôt sortir. Taous possède une voix absolument incroyable, exceptionnelle.

Et j’ai toujours beaucoup d’affection pour mon album Mejnoun, pour Chebba, La camel, Djawhara, Watani….

Une dernière question, votre fille Sofia connaît une très belle carrière à Hollywood. Vous attendiez-vous à cela ?

Non, je la regardais… et j’étais très heureux pour elle de la voir vivre des expériences aussi riches avec Madonna et Michael Jackson. Je suis très fier qu’elle ait eu le courage de se reconvertir. Je pense que c’est une personne qui a un sens inné pour savoir être là où il faut quand il le faut. Elle a surtout un sens très aiguisé du travail, de l’effort et de la liberté.

Vos enfants vous les avez toujours encouragés à trouver leur vocation, leur voie artistique  ?

J’ai toujours encouragé mes enfants à être qui ils voulaient être. Il se trouve qu’ils sont tous deux artistes. Mon fils, Azad, est comédien, pour le cinéma et le théâtre, et joue principalement en Angleterre et en France.

Ce ne sont pas des voies faciles, mais ils sont très courageux, doués et déterminés. Les chiens ne faisant pas des chats, j’ai sorti deux animaux de la même espèce !

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